mardi 20 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 15

Koubaye remonta le vent. Dans son esprit, un vent aussi froid ne pouvait venir que de l’extérieur. Sa branche de feuluit brillait avec éclat. Le courant d’air l’attisait. C’est presque gelé qu’il arriva dans une grande salle. Il y faisait jour et la neige y virevoltait. Plissant les yeux, il regarda vers la lumière. Ses yeux s’accoutumèrent. Une partie du toit de la grotte s’était effondrée laissant entrer les éléments extérieurs. Koubaye en fut dépité. Ce n’était pas la sortie. Il grelottait à cause du froid intense. Il pensa à l’homme dans la glace et se dit qu’il allait finir comme lui. Un coup de vent plus violent le fit se retourner pour offrir son dos à la fureur des éléments. Son regard découvrit une niche dans la paroi. Il vit du bois. Claquant des dents, il s’approcha. Il escalada la haute marche et se retrouva au calme. Le vent ne rentrait pas ici. Bien que tremblant de tous ses membres, il rassembla du petit bois et de la mousse. Il battit le briquet. Il lui fut difficile d’allumer le feu. Il avait du mal à souffler sur les premières braises. D’un coup, une petite flamme apparut. Rapidement, il mit des brindilles et des branchettes dessus. Quand le feu s’éleva clair et crépitant, Koubaye commença à enlever ses vêtements humides et froid. La chaleur s’éleva vite dans cette alcôve de pierre. Il put alors regarder et détailler le lieu. Manifestement, il était dans une grotte faite de main d’homme. De part et d’autre de l’entrée de ce lieu, il y avait des sculptures pour accrocher un tissu. Il y mit son manteau. Au-dessus, un passage plus noir montrait que la suie avait déjà noirci la roche. Le vent soufflait et sifflait dans la grande salle, entraînant la neige vers l’autre bord. Koubaye après avoir regardé un moment les volutes de fumée se faire entraîner vers les couloirs, se pencha sur sa musette. Il en tira ses provisions. A la chaleur du feu, il avait cessé de trembler. Il mangea tranquillement. Devant lui ses vêtements fumaient. Il alimentait le feu. Derrière son manteau, la nuit tombait. Il pensa à l’étoile de Lex. Avec ce trou béant dans le toit de la grotte, les bayagas pouvaient-ils entrer? Il n’eut pas le temps de se questionner plus longtemps. Il s’endormit avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans le ciel.
Il se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Les braises étaient encore chaudes. Ses affaires étaient sèches. Il s’habilla rapidement. Le vent était moins fort mais la neige tombait toujours. Le froid restait intense En récupérant son manteau, il sursauta. Sa grand-mère l’avait retaillé dans un manteau en peau de cheval que son grand-père ne portait plus. Il en connaissait tous les détails. Le cuir en était usé par endroits et puis il y avait les trous. Il regarda mieux. La fourrure, hier toute passée, avait retrouvé son lustre.  
Koubaye eut peur. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Il reconnaissait son manteau. Les déchirures avaient disparu et du grand trou qu’il avait fait en s’accrochant dans une branche la saison dernière, il ne restait qu’un espace où il passait à peine un doigt. Il scruta la grotte avec plus d’attention. Il ne vit rien de suspect. Hormis le tunnel qu’il avait suivi pour venir, il y en avait un autre, en haut d’un petit éboulis. Il enfila son manteau pour ne pas geler. Il était souple et chaud. Aux braises, il alluma une nouvelle branche de feuluit et escalada l'éboulis.
Il était dans un tunnel bien sec. Ça et là, des traces d’outils prouvaient qu’il avait été élargi. Il trouva même des vieux restes de crottin. Il trouva aussi d’autres couloirs. Ils étaient plus étroits, moins creusés. Il resta sur son chemin, là où des grandes bêtes auraient pu circuler. Il avançait rapidement pensant à ses grands-parents. Il fut interrompu dans ses pensées par un petit ruisseau qui glougloutait depuis une vasque creusée dans la paroi. Il avait entendu l’eau qui coulait depuis un moment. Il enjamba la rigole qui évacuait le trop plein. Il fit quelques pas et crut entendre… Non, il ne croyait pas, il entendait bien le hennissement d’un cheval. Il avança plus rapidement. Une vague lueur apparut au détour d’un virage. Il se mit presque à courir. Au dernier moment alors qu’il entendait nettement les bêtes et qu’il sentait l’odeur du troupeau, il eut peur. Qui occupait cette caverne ? N’y avait-il que les bêtes ? Il éteignit son feuluit. Une fois arrivé à la fin du tunnel, il se tapit dans un recoin. Il jeta un œil. Il ne vit d’abord que les bêtes. Les chevaux d’un côté qui comme toujours se bousculaient un peu et de l’autre les bovins. Il sentait leur chaleur qui irradiait. Une longue fente en hauteur donnait de la lumière. Il resta là un moment. Tout semblait calme. Il reconnaissait les bêtes. Il commença à bouger. Un bruit le stoppa net. Il se renfonça contre la paroi. Il venait d’entendre le raclement du métal sur la pierre. Deux jeunes étalons se chipotèrent un peu couvrant de leurs claquements de sabots le petit bruit qu’il avait entendu. Le troupeau remua pour laisser de la place aux deux protagonistes.
   - SUFFIT !
La voix avait claqué comme un fouet. Koubaye fut inondé de joie.
   - Grand-père… Grand-père...
Le vieil homme regarda son petit-fils arriver avec des yeux étonnés.
   - Mais… Mais… t’es passé par où ?
   - J’ai traversé la montagne.
   - Tu as traversé la montagne…
Le grand-père répéta la phrase comme s’il lui fallait du temps pour comprendre. Puis il regarda Koubaye, il s’accroupit devant lui, le prenant par les épaules :
   - Tu viens d’où exactement ?
   - J’ai quitté la maison et j’ai été dans la grotte aux moutons. J’ai vu un chemin sous la montagne, alors je l’ai suivi.
   - Mais tu es parti quand ?
   - Hier, pourquoi ?
   - Tu as dormi sous la montagne ???
   - Oui, dans la grotte sans toit.
   - Personne ne va par là… il y a des esprits qui rôdent…
Koubaye pensa à son manteau. Il allait poser la question quand son grand-père se releva :
   - Bon, tu es là, sain et sauf. Nous allons dormir ici, et demain, nous rentrerons. As-tu mis assez de fourrage aux moutons ?
   - Oui, ils pourront rester comme cela plusieurs jours.
   - Parfait, demain, la tempête sera calmée. On pourra rentrer.
   - Grand-mère doit être très inquiète !
  - Sûrement Koubaye, mais nous serons avec elle demain.
Ils travaillèrent encore toute la journée pour nettoyer la grotte. Éreinté, Koubaye s’endormit comme une masse, sans avoir eu le temps de raconter son périple.
Quand il se réveilla, la nuit était noire. Le vent était tombé dehors. À côté de lui, il entendait le souffle régulier de son grand-père qui dormait. Il se retournait pour dormir quand les chevaux bougèrent. Koubaye sentit leur nervosité. Immédiatement, il fut en alerte. Il guetta ce qui pouvait ainsi les rendre nerveux. Il eut l’impression de voir une silhouette au milieu des chevaux. La faible luminosité que le croissant de lune faisait entrer dans la grotte ne suffisait pas à lui permettre de bien voir. Il plissa les yeux sans succès. Il pensa à l’étoile de Lex. Elle devait être levée. Les bayagas pouvaient-ils entrer dans la grotte. Il frissonna à cette idée. Sa raison lui souffla que son grand-père ne dormirait pas aussi tranquillement si les bayagas pouvaient se promener dans la grotte. De nouveau, il eut cette impression d’entre-apercevoir du coin de l’oeil une silhouette vaguement lumineuse. Il tourna la tête et ne vit plus rien. Les chevaux se calmèrent. Ce fut autour des bovins de bouger. Les chevaux ! Les bovins ! Ce qui bougeait là se dirigeait vers le tunnel que Koubaye avait emprunté. Il eut beau scruter, il ne vit plus rien. Les bêtes se calmèrent. Koubaye se rendormit. Dans son rêve, l’homme de glace se mettait debout et lui faisait signe d’avancer. “ Va ! Va ! Va vers ce qui dort !” Ce fut un tel impératif qu’il se réveilla.
Dehors l’aube pointait.
Le retour fut difficile. Il était tombé beaucoup de neige. Le grand-père connaissait parfaitement les lieux et choisit les meilleurs passages. Ils firent plusieurs ruptures dans leurs trajets. Une fois, ils passèrent sous des sapins où la neige ne s’était pas déposée, sortant  et entrant à plusieurs endroits, laissant de belles traces visibles pour brouiller la vraie. Ils firent aussi plusieurs fois marche arrière dans leurs propres pas et profitèrent d’une branche basse pour sauter plus loin. Le trajet et les fausses pistes leur prirent la journée. Le soleil était bien bas quand ils virent la maison.
La fumée montait verticalement. Le vent absent rendait le froid plus supportable. Le grand-père arrêta Koubaye :
   - Tu ne parles pas de ce que tu as fait sous la montagne. Il n’est pas bon qu’elle s’inquiète davantage.
Koubaye acquiesça. A posteriori, il ressentit la peur.
Quand ils arrivèrent à la porte, le grand-père reprit la parole :
   - L’étoile de Lex est encore loin, elle n’a pas dû barricader la porte.
Il dit cela avec un grand sourire et un clin d’œil. Koubaye ne put s’empêcher de sourire à son tour. Le grand-père toqua à la porte et l’ouvrit. Une bonne odeur de soupe leur flatta les narines. Koubaye sentit immédiatement sa faim. La grand-mère qui remuait la soupe dans la marmite se retourna. Son visage s’éclaira quand elle les vit. Elle enveloppa le grand-père d’un regard de soulagement et d’affection. Puis elle se tourna vers Koubaye. Il la vit froncer les sourcils. “Ça y est !“ pensa-t-il “je vais me faire disputer”.
La grand-mère s’approcha de lui, lui prit le bras pour le faire tourner sur lui-même et déclara en regardant le grand-père :
   - Il est allé dans la grotte effondrée !
Le grand-père ne répondit rien.
   - Et ne me dis pas le contraire ! Regarde, il a grandi et puis le manteau est redevenu comme neuf !
Koubaye se mordit la lèvre inférieure :
   - Grand-père n’y est pour rien… C’est moi qui…
  - Il ne devait pas être absent si longtemps, le coupa la grand-mère, ni t’attirer dans la grotte aux longues pattes.
   - Écoute, dit le grand-père…
   - Non, je n’écoute pas, s’il a réveillé les esprits perdus de Thra…
Le grand-père changea de couleur en entendant sa femme.
   - S’il a réveillé les esprits perdus de Thra, nul ne peut savoir ce qui va arriver. 
Koubaye regarda ses grands-parents se disputer. Il ne comprenait pas. Qui étaient ces esprits perdus ? Il n’osait pas intervenir. Il savait que cela ne se faisait pas. Un premier savoir ne devait pas interroger de plus grands savoirs. Il avait l’obligation de se taire et d’attendre qu’on l’éclaire. Pourtant il brûlait de comprendre. 

mardi 6 juin 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 14

Koubaye avait trouvé la grotte sans difficulté. La tempête avait hurlé toute la nuit. Au matin, quand il regarda dehors, la neige avait effacé les reliefs. Il avança avec prudence, prenant exemple sur les chèvres sauvages. Il allait de rocher en rocher, remerciant les esprits du vent de s'être calmés. Il remonta la pente jusqu’à la crête. L’autre versant était d’un blanc immaculé. La neige poussée par le vent de la nuit s’y était accumulée. Du rocher où il était monté, Koubaye découvrit l’autre vallée. Elle était plus large que la combe Lawouden. Il voyait par-delà la forêt qui démarrait à mi-pente. Le sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons lui sembla bien loin. Il soupira. La saison des hautes neiges portait bien son nom. L’épaisseur du manteau qui recouvrait la pente allait lui rendre la progression beaucoup plus lente. Il commença par longer la crête rocheuse pour rejoindre la forêt au plus près. Quand il arriva à une plaque de neige, il s’accrocha au rocher d’une main et mit le pied dans la neige. Il se sentit s’enfoncer sans rencontrer de résistance. La neige poudreuse se tassait dans un bruit mou. Il en était à mi-cuisse quand il ressentit un plan dur. Il s’appuya dessus. Quand il commença à bouger pour y descendre sa deuxième jambe, il entendit comme un craquement. La masse de la neige se mit en mouvement. Son corps fut entraîné. Accroché au rocher, il résista autant qu'il put. Pendant l'espace d'un instant, sa main resta crispée sur la prise, puis ses doigts lâchèrent l'un après l'autre. Il se sentit glisser. Déjà plus bas, le grondement sourd de l'avalanche se répercuta d'un bord à l'autre de la vallée. Il prit de la vitesse dans la pente. Il commença à paniquer. Jusqu'où allait-il aller?
Il n’eut pas le temps de crier que déjà il s'enfonçait dans une congère.
Ce fut le silence.
Enfoncé à mi-corps dans la neige, il se dégagea. Il observa ce qui l’entourait. Il était à l’orée de la forêt. L’avalanche s’y était perdue. Seule une partie avait été retenue par une barre rocheuse et il avait fini dedans. Il rejoignit avec peine les premiers troncs et progressa dans le sous-bois. Sa marche était difficile. Il essayait de trouver les chemins les moins recouverts. Il lui fallut la matinée pour arriver en bas de la pente. Il quitta l’abri de la forêt pour marcher sur ce qu’il savait être des prairies. De nouveau, il dut lutter pour poser un pas devant l’autre. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’il réussit à atteindre le but qu’il s’était fixé. La lumière était déjà bien basse quand il arriva au sapin tordu. Il lui fallut quand même un petit moment pour repérer le repli qui cachait l’entrée de la grotte. Il soupira en passant le porche. Il avait réussi avant que l’étoile de Lex n’apparaisse dans la nuit.
La grotte aux moutons était calme. Les bêtes bêlèrent doucement quand il entra dans la salle principale. Il vit qu’il y avait du fourrage et de l’eau. Son grand-père était passé par là. Koubaye était fatigué. Il retrouva la corniche où il avait déjà dormi et s’allongea. Le sommeil le prit rapidement.
Quand il se réveilla, il se demanda où il était. La mémoire lui revient en entendant les bruits du troupeau. Dans le noir, il battit le briquet. Quand la mèche fut bien rouge, il alluma la bougie. Les bêtes s’agitèrent un peu. Il sortit de sa musette de quoi manger. Il pensa à sa grand-mère. S’il restait trop longtemps absent, elle allait connaître de nouveau la peur de la disparition. Le mieux était de rentrer. Il en était arrivé là dans ses pensées, quand l’image de son grand-père dans une grotte se présenta devant ses yeux. Ce dernier était avec les longues pattes, peinant pour les faire bouger et les faire boire. Il vit de sombres couloirs et de bruyantes cascades. Il eut la certitude d'un chemin. Finissant de manger, il prépara sa musette. Dans un coin de la salle, il alla fouiller dans les provisions. Il trouva les branches de feuluit. Il eut un sourire. Avec ça, il allait pouvoir marcher longtemps sans voir le jour. Si la bougie éclairait mieux, les branches de feuluit donnaient une lumière bleutée qui durait longtemps. Son grand-père lui avait montré l'arbre et la manière de couper les branches pour en garder toute la sève.
Il alluma la première à la bougie avant de l’éteindre et la coinça dans une anfractuosité du rocher. La lumière avait chuté. Il se déplaçait dans un monde de formes bleutées aux ombres immenses. Il rangea soigneusement tout dans la grotte avant de se mettre en route.
Il commença son voyage en suivant le chemin déjà connu qui l’amena vers la source qui alimentait la grotte en eau. Il avait repéré que le tunnel continuait en descendant. Dans la lueur fantomatique du feuluit, il avança en tâtant les murs. Le passage se resserrait doucement. Les irrégularités de la voûte et des cloisons lui imposaient de faire attention de ne pas se cogner. Il marcha un long moment. Sa vue s’adaptait à la faible lumière du feuluit. Il y avait autour de lui d’autres boyaux plus ou moins étroits. Il les inspectait sans pour autant s’y attarder. Ces chemins de traverses n’étaient pas pour lui. Il le sentait. Certains tunnels étaient plus grands. Koubaye s’arrêtait et écoutait. Il cherchait le bruit de l’eau qui chute. Il était persuadé que son chemin allait vers ce bruit. Il dut escalader et descendre des escarpements parfois très raides. Une fois, il avait jeté la branche de feuluit avant de s’engager dans la descente d’une paroi. Il avait été rassuré quand il l’avait vu luire doucement environ deux hauteurs d’homme plus bas. Quand il déboucha dans une grande salle, il fut envahi par le sentiment d’échec. Il n’aurait pas dû être là. Koubaye ne s’interrogeait pas sur ce qu’il ressentait. Depuis qu’il avait des souvenirs, il vivait avec ces ressentis. Il fit demi-tour. Il s’était trompé quelque part et n’avait pas entendu. Il fut étonné de ne pas se reconnaître. Le chemin du retour ne ressemblait pas à celui de l’aller. C’est en arrivant à la paroi qu’il se repéra. Au pied du mur rocheux, il retrouva les traces qu’il avait faites dans la boue. Boue ! Eau ! Il se figea sur place, ouvrant grand ses oreilles. Il fut déçu de ne rien entendre. Il approcha son feuluit de la boue et chercha d’où venait l’eau. Alors que la première fois, il avait suivi la pente, il se retrouva à longer la paroi. La faiblesse de l’éclairage ne lui permettait pas d’avoir une vision d’ensemble. Pas à pas, il avançait, remontant le cours de l’eau. Quand il avait descendu la paroi, il pensait être dans un grand couloir. La vérité était différente. Il était dans un salle de bonne taille. L’air y était frais et humide. Il osa crier. Sa crainte de se faire repérer l’en avait empêché jusque-là. La vibration de son cri se répercuta plus loin sur l’extrémité de la cavité. Il garda la paroi à sa droite, à portée de lumière. A sa gauche, le vide noir renvoyant l’écho du bruit de ses pas. De petites rigoles en flaques de différentes tailles, l’eau qui le guidait, le faisaient remonter la pente. Au détour d’un couloir, il entendit le bruit. La cascade était quelque part devant lui. Le couloir qu’il suivait, brusquement se rétrécit, devenant bas de plafond. Bientôt, il fut dans un boyau où il fut obligé de ramper. Il jura. Il allait être plein de boue. Il continua pourtant. Le passage devint si étroit, qu’il dut pousser sa musette devant lui. Au moment où il commençait à désespérer de pouvoir passer, le plafond se releva. L’air était plus froid. De nouveau Koubaye jura. Mouillé comme il l’était, il risquait de geler s’il sortait comme cela. Il n’avait rien pour faire du feu. Il profita d’une petite plateforme sèche pour allumer sa seconde branche de feuluit. Il posa ce qui restait de la première branche et continua à suivre le bord de cette galerie. Le froid devenait plus intense comme le bruit de cascade. L'air devint humide. Koubaye enfila sa veste devant-derrière pour se protéger de la morsure du courant d'air qui menaçait de le geler. Quand le bruit devint clair, il sut qu'il était dans la salle de la cascade. L'air était empli de gouttelettes qu'un courant d'air entraînait vers sa gauche. Le filet d'eau qu'il avait suivi n'était qu'une minuscule partie de ce qui tombait. Le principal du ruisseau filait plus bas. Koubaye leva le feuluit au-dessus de sa tête pour repérer un passage. Il ne vit que la colonne d'eau qui chutait. L'air était si froid que des stalactites de glace brillaient faiblement quand il les éclairait. C'était bien la cascade qu'il avait vue dans sa vision. Il jura. La paroi était trop raide pour être escaladée. Il allait se tourner vers l'autre côté de la grotte quand il vit un reflet rouge dans la glace.
Koubaye grelottait. Malgré cela, il fut très intrigué par ce qu'il voyait. De la glace rouge ! Ce n'était pas naturel. Il se rapprocha de la paroi. Si quelqu'un était venu, c'est qu'il y avait un passage. Il remit sa veste normalement, accrocha sa musette pour l'avoir dans le dos et prit la branche de feuluit dans la bouche.
Il tâta la paroi, recherchant des prises. Il s’éleva un peu mais retomba immédiatement. Quand il atterrit sur le sol, il glissa et se retrouva le nez dans la boue. Il jura et se remit à rechercher la voie pour passer. Il fit plusieurs tentatives pour s’élever sans y parvenir. Il finissait invariablement par terre, étalé sur le sol boueux de la caverne. Dans sa chute, il lâchait la branche de feuluit qu’il devait aller ramasser plus loin.
Au quatrième essai, il n’avait pas progressé. Ses vêtements étaient simplement gorgés d’eau. Heureusement les efforts qu'il avait faits lui donnaient chaud. Il finit par se dire que jamais il ne pourrait passer par là. D'ailleurs personne n'aurait pu passer par là. Il leva sa branche de feuluit pour examiner la paroi à distance de la cascade. Une vague ombre attira son attention. Il se rapprocha. Effectivement, il pouvait s'agir d'une corniche à plus d'une hauteur d'homme. Remettant la branche de feuluit entre ses dents, il entreprit de la rejoindre. Il fit beaucoup d’efforts mais bientôt il fut dessus. Il avança prudemment éclairant le sol de sa baguette. Il se rapprocha ainsi de la cascade. Quand il fut à l'extrémité, la plus étroite, il assura ses pieds et tendit la branche de feuluit pour retrouver cette glace rouge qui l'avait intriguée. Quand il découvrit ce qu'il cherchait, le sursaut qu'il fit, faillit lui faire perdre pied.
Dans ces tunnels au milieu de nulle part, il venait de découvrir une écharpe rouge. Toujours agrippé à sa paroi pour ne pas tomber, il étendit sa branche de feuluit le plus loin possible pour tenter de découvrir autre chose. Toute son agitation ne servit à rien. Il revint avec précaution sur ses pas. Lorsque la corniche fut plus large, il s'accorda une pause pour réfléchir. Devait-il essayer de remonter dans la grotte aux moutons ou tenter de passer cette cascade vers un autre chemin ? Tout en réfléchissant, il regardait la paroi, promenant son feuluit. Un détail attira son oeil. Il s'approcha et éclaira mieux. Une empreinte de pas se dessinait sur un relief. Il leva la tête mais le noir lui boucha la vue. Il éleva son feuluit, repéra d'autres prises possibles. Sans plus réfléchir, il mit la branche de feuluit dans sa bouche et commença à s'élever. Il fut vite réchauffé. L'escalade était difficile et lui demandait toute sa force. Dans le petit halo bleuté de lumière, il découvrait au fur et à mesure le chemin qu'il devait grimper. Il arriva ainsi à une autre corniche. Il y faisait très froid. Le courant d'air qui l'avait accueilli en bas venait de ce couloir. Rapidement, il enfila sa veste à l'envers et s'enveloppa dans la couverture. Bien qu'humide, elle coupa le vent. Avant de s'engager dans le tunnel, il explora un peu derrière lui. Le sol se couvrait rapidement de glace. Avec prudence, il s'en approcha. La moindre chute pouvait s'avérer mortelle. Il tendit sa lumière. Un autre reflet de couleur l'étonna. Voulant en avoir le coeur net, il avança sur un sol gelé. L'eau avait coulé par là. Avec le vent qui lui fouettait le dos, la température était glaciale. C'est en frissonnant qu'il continua sa progression. Il arriva au bord d'une grande vasque. C'est elle qui fournissait la cascade par son débordement. Les bords en étaient gelés. Prudemment il posa un pied après l'autre, tâtant la solidité de chaque pas. Il n'en crut pas ses yeux. Dans la glace il découvrit le corps d'un homme. Il promena sa branche de feuluit pour mieux voir. Le reflet venait bien de là. Une boucle de ceinture brillait doucement. L'homme était couché là dans un trou d'eau rempli de glace. Seul le bout du fourreau de son arme dépassait. Incrédule Koubaye le toucha. Sous ses doigts l'objet était réel. C'est lui qui avait reflété la lueur. Koubaye se pencha longuement pour l'observer. Il s'agissait d'un homme encore jeune, habillé pour affronter le rude hiver. Comment était-il arrivé là ? Que s'était-il passé ? Ses habits étaient ceux de la région. Koubaye se dit que ces tunnels devaient servir plus qu'il ne le pensait. Il aurait voulu prendre un objet pour le ramener à son grand-père. Il n'osa pas. On ne pillait pas les morts. Celui qui faisait cela mécontentait Thra, le dieu de la terre et Rma tranchait le fil de son histoire. Il observa une dernière fois l'homme qui reposait là et repartit.

lundi 22 mai 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 13

Koubaye n’osa pas parler avec sa grand-mère de cette fille aux cheveux blancs qui l’avait traité de Sachant. Les bruits qu’il avait entendus ça et là lui faisaient peur. Ces gens-là portaient le mauvais oeil. Il observa ses grands-parents qui continuaient à vaquer à leurs occupations sans se soucier de la présence de la sorcière non loin. Depuis qu’elle était là, les tempêtes succédaient aux tempêtes. Le vent soufflait en rafales violentes chassant la neige le long de la vallée. Chaque jour, sortir pour aller soigner les bêtes étaient une épreuve. Souvent, le début d’après-midi était une période favorable. Le grand-père s’absentait parfois jusqu’au lendemain pour aller voir ses troupeaux cachés. La grand-mère ne disait rien, mais Koubaye sentait sa peur.
Ce soir-là, alors que la lumière diminuait, Koubaye vit sa grand-mère s’agiter. Elle parlait trop, rangeait ce qui était déjà à sa place. Koubaye ouvrit la porte. Le vent soufflait. Il retint le vantail pour ne pas qu’il soit arraché. 
   - Ferme ça, Koubaye ! Il ne rentrera pas ce soir.
Koubaye resta un instant avant de se battre pour fermer la porte.
   - Non, il ne rentrera pas. Il est avec les moutons dans la grotte.
La grand-mère regarda Koubaye d’un air interrogateur.
   - Tu le vois ?
   - Non, Grand-mère. Je sens les animaux heureux de sa présence.
La grand-mère sourit à Koubaye et lui ébouriffa les cheveux. Koubaye fut heureux… un instant. Il savait qu’il n’avait rien vu, ni rien sentit. Il pensa à la douleur de sa grand-mère si le grand-père ne rentrait pas. Le deuxième soir, le vent soufflait encore et Koubaye parla encore des moutons. Avec la tempête, le grand-père ne pouvait pas quitter son troupeau. La grand-mère ne dit rien, mais garda le sourire. Le troisième jour alors que le vent était moins violent, elle alla plusieurs fois à la porte scruter dehors.
   - Il aurait dû rentrer. Qu’est-ce qu’il fait ? C’est la première fois qu’il s’absente aussi longtemps dans les collines derrière.
   - Il rentrera demain, lui dit Koubaye. Les juments ont besoin de soins.
   - J’espère que tu vois bien, répondit la grand-mère.
   - Moi aussi, murmura Koubaye pour lui-même.
Le lendemain, Koubaye fut heureux de constater que le vent était enfin tombé. Si le ciel restait bas, il ne neigeait pas. Koubaye scruta le ciel. Les nuages ne filaient plus mais avaient des formes filamenteuses. La neige allait revenir. Il se mit à espérer que son grand-père allait arriver. Quand ce fut l’heure du repas de midi arriva, ils mangèrent en silence. Koubaye savait que sa grand-mère pensait comme lui. Allait-il rentrer ?
Les premiers flocons tombèrent quand la lumière déclina. Koubaye sentit la peur lui nouer le ventre. La nuit tombait quand il ouvrit la porte pour scruter dehors. Il ne vit qu’un rideau noir moucheté du blanc des flocons.
   - Vois-tu quelque chose, lui demanda la grand-mère.
   - Il fait trop noir pour que je voies, répondit-il.
   - Ah !
La voix de la grand-mère recelait toute sa déception. Koubaye aurait tellement aimé la rassurer, lui dire quelque chose. Il se sentait tellement sec intérieurement comme si sa peur avait asséché le courant de ses pensées. Ce fut la grand-mère qui trouva les mots :
   - Loin est l’étoile de Lex, il va arriver. Viens manger.
La soupe mijotait dans la marmite sur le feu. Elle alla la chercher pendant que Koubaye prenait les écuelles sur l’étagère. Il en laissa une. Son coeur se serra. Son grand-père ne serait pas le premier qui disparaîtrait ainsi. La saison des neiges ne faisait pas de cadeau. Hommes et bêtes payaient un lourd tribut. Seuls les seigneurs la traversaient sans s’en soucier, réfugiés qu’ils étaient dans leurs châteaux, pillant les maigres ressources du pays. La colère contre les seigneurs lui fit oublier sa peur le temps du repas.
Celle-ci revint s’installer avec l’arrivée de l’étoile de Lex. Comme tous les soirs, la grand-mère barricada la porte. Elle avait peur des bayagas. Elle se tourna vers Koubaye avec un pâle sourire :
   - Ne t’inquiète pas, il reviendra demain… La neige a dû le retarder. Allons-nous coucher.
Koubaye eut du mal à trouver le sommeil. Il fit le rêve qu’il sortait chercher son grand-père malgré l’étoile de Lex. Les bayagas avaient des faciès épouvantables. Koubaye se réveilla en sursaut. Qu’avait-il vu ? Ou entendu ? Il écouta dans le noir. Il entendit la respiration calme de sa grand-mère de l’autre côté de la pièce. Il resta un moment à guetter il ne savait quoi. Le sommeil le prit.
C’est le bruit de sa grand-mère préparant le petit-déjeuner qui le réveilla. La neige finissait de fondre dans la marmite avec des sifflements de vapeur. Koubaye entendait le bruit régulier du couteau découpant les lamelles de viandes et les carrés de pâte que sa grand-mère allaient jeter dans l’eau dès qu’elle se mettrait à bouillir. Passant sa tête entre les deux rideaux qui fermaient son lit, Koubaye la vit prendre des bouses dans la grande panière pour alimenter le feu. Il pensa qu’elle se penchait beaucoup. Bientôt il serait de corvée pour la remplir. L’air se réchauffait déjà dans la pièce. Koubaye se pelotonna sous ses couvertures. Il ferma les yeux pour un instant, cherchant un sommeil qui s’enfuyait. Il vit l’image de son grand-père. Il sut qu’il devait partir à sa recherche. Il se redressa et sauta du lit pour s’habiller.
Pendant qu’il mangeait, il dit à sa grand-mère :
   - Je vais aller chercher grand-père… Je me suis trompé… C’est à moi de le faire…
La grand-mère mangeait en silence. Koubaye se sentait mal à l’aise face à son mutisme.
   - Je n’aurais pas dû dire…
   - Tu as vu, lui dit la grand-mère.
   - En fait j’ai surtout senti…
   - Ne t’inquiète pas ! Que tu aies vu ou que tu aies senti, c’est pareil pour moi. La neige est là et il faut commencer par s‘occuper des bêtes. Ton grand-père est vivant sinon, je l’aurais ressenti.
Koubaye grimaça. Il aurait préféré partir tout de suite. Malheureusement pour son désir, quand il ouvrit la porte, il découvrit que la neige lui arrivait au-dessus du genou. Il soupira et commença à jouer de la pelle. Il fallait qu’il aille jusqu’à l’enclos et qu’il s’occupe des bêtes. Le vent soufflait encore, inclinant la chute des flocons. La neige était encore légère et il avança vite. Les moutons s’étaient rassemblés sous l’auvent. Koubaye s’activa pour leur mettre du fourrage et nettoyer les parties dégagées. Puis il alla s’occuper du gros bétail. Il revint à la maison en milieu de l’après-midi. La grand-mère l’attendait. Elle lui servit à manger et avait préparé des affaires sèches.
   - Ne va pas trop loin. Il faut que tu sois rentré avant que ne se lève l’étoile de Lex.
   - Je vais me dépêcher…
  - Commence par la grotte de la combe Lawouden. Si la nuit arrive trop vite, tu pourrais t’y réfugier. Et si ton grand-père s’est fait prendre par la nuit, il y est.
Koubaye remercia sa grand-mère. Sous les flocons épars, il remonta le chemin qu’il avait dégagé. Son grand-père avait sûrement fait attention à ses déplacements. Il fallait qu’il fasse de même. Il s’enfonça en forêt derrière l’enclos.
Koubaye pensa qu’ils vivaient un hiver de hautes neiges. Malheur à celui qui n’aurait pas rentré assez de fourrage. Il en avait entendu parler comme chaque année. Les gens supputaient toujours avant l’hiver sur sa rigueur. Les hivers de hautes neiges arrivaient trois à quatre fois par génération. A chaque fois, hommes et bêtes souffraient et mouraient beaucoup.
Sous les grands arbres, le sol aurait dû être presque dégagé. Avec tout ce qui était tombé depuis trois jours, il enfonçait jusqu’au genou comme s’il avait marché en plaine. Difficile de brouiller les pistes dans ces conditions. Il fit, quand même, plusieurs fois des fausses pistes. Il avançait puis reculait dans ses traces jusqu’à une branche basse qu’il avait repérée et en s’accrochant à elle, repartait dans une autre direction. Ça n’était pas parfait. La neige qu’il faisait tomber de la branche, indiquait clairement à des yeux entraînés ce qu’il avait fait. Il ne pouvait pas faire mieux et d’ici demain, plus rien ne se verrait. Les flocons qui tombaient encore auraient tôt fait de dissimuler ces détails. Il progressa ainsi plusieurs heures sans trouver de trace de son grand-père. Il monta ainsi jusqu’à la crête qui séparait leur vallée de la combe Lawouden. Le vent y était plus fort, balayant les rochers. Cela lui rendit la progression plus facile. Il alla ainsi jusqu’au rocher du chien. Il savait que de là, il aurait une vue dégagée sur les alentours. Quand il l’atteignit, il comprit qu’il n’aurait pas le temps de revenir à la maison. De nouveau le ciel se chargeait de ces noirs nuages de bourrasque. Il jura : “Une nouvelle tempête!” L’arrivée de la fille aux cheveux blancs était vraiment de mauvais augure. Avant de descendre vers la grotte que sa grand-mère lui avait indiquée, Il scruta aussi loin qu’il put le paysage. Il s’orienta du mieux possible, cherchant les repères que son grand-père lui avait appris. Il vit le grand sapin tordu qui marquait l’entrée de la grotte aux moutons. Si le temps le permettait, il irait demain. Il prit le chemin de la descente en espérant que le blizzard les éviterait cette fois.

samedi 29 avril 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 12

Koubaye se réveilla excité à l’idée d’aller voir ceux qui étaient arrivés. Avant, il y avait le cérémonial du premier repas. C’était une soupe chaude, garnie de viande pour avoir de l’énergie pour la journée.
   - La neige est arrivée dans la nuit, dit le grand-père. Il va falloir déblayer
Koubaye se précipita vers la fenêtre pour regarder. Tout était blanc. Sans bruit, sans tempête, la neige avait tout recouvert. Il essaya d’estimer son épaisseur. Il pensa : “ Genou ou mi-cuisse”. Cela le désola. Il n’allait pas pouvoir descendre aider Résiskia. Avec toute cette neige, le pierrier était impraticable. Cela voulait dire aussi, qu’il n’avait pas de raison pour voir les nouveaux arrivants… Le grand-père le coupa dans ses réflexions. Il venait de finir sa soupe quand il dit :
   - Faut débarrasser la neige et voir si Burachka a besoin...
Il laissa sa phrase en suspens. Koubaye pensa que son grand-père était aussi curieux que lui. Il fut ravi de travailler à pousser la neige. Il y mit un entrain qui fit sourire le vieil homme. En milieu de matinée, ils avaient dégagé ce qu’il fallait pour eux et pour les bêtes. Pour celles qui étaient en forêt, la situation était différente. Dans les grottes, elles ne risquaient rien. Il faudrait juste redoubler de précautions pour y aller. 
Enfin, ils purent descendre. Koubaye bouillait d’impatience. La neige continuait à tomber mollement. La marche n’était pas aisée. Koubaye suivait son grand-père qui choisissait avec soin le chemin. Ils enfonçaient jusqu’à mi-mollet. La descente fut plus longue que ce que Koubaye pensait. Enfin, il vit la cabane de Burachka. Il fut soulagé de constater que le chariot était là et tout blanc. Il fut soulagé. Si la neige avait recouvert le dessus du chariot, cela voulait dire qu’ils étaient arrivés avant que l’étoile de Lex ne monte dans le ciel. De la fumée montait de la cabane. Les alentours avaient déjà été dégagés. Ils s’approchèrent sans parler. Leurs pas crissaient dans la neige. Des voix arrivaient d’en bas. Résiskia ne travaillait pas à la reconstruction. Cela sembla logique à Koubaye. Il y avait trop de neige.
Arrivés à quelques pas de la cabane, le grand-père héla Burachka. Celle-ci sortit pour les accueillir. Elle salua le grand-père avec cérémonie et ébouriffa les cheveux de Koubaye qui râla pour la forme. Ils la suivirent dans la cabane. Il y faisait chaud autour du feu. Koubaye devina quatre silhouettes assises sur des tabourets.
   - Voici, Tchuba, mon oncle, dit Burachka...
L’homme se leva à moitié pour saluer. Il tenait un bol de soupe fumante et se rassit immédiatement pour continuer à manger
   -  … Sa femme, Pramib…
Contrairement à son mari, elle posa son bol et s’inclina devant le grand-père.
   - Je suis flattée de vous rencontrer, Sorayib. Vous êtes célèbre dans tous les clans.
Le grand-père s’inclina à son tour :
   - Votre tartan est respecté dans tous les clans et l’accueillir est toujours un honneur.
Koubaye suivit l’échange des salutations mais son regard allait déjà vers les autres silhouettes. L’un était un garçon qui se présenta sous le nom de Séas et l’autre une fille au teint pâle et aux cheveux clairs. Elle marmonna son nom si bas que Koubaye ne le comprit pas. Il faisait sombre mais chaud dans la cabane. Pourtant elle avait gardé sa couverture sur le dos. Koubaye se focalisa sur Séas. Il devait avoir à peu près son âge. Il en fut heureux. Il allait pouvoir jouer avec quelqu’un comme lui.
Sur un signe de son grand-père, il sortit, bientôt suivi par Séas et sa soeur. Ils ne savaient pas bien ce que voulaient les adultes. Allaient-ils parler des mystères plus profonds que ceux qu'ils connaissaient ? Koubaye entraîna les deux autres vers les enclos. Leurs pas craquaient dans la neige.
   - Moi, je suis un deuxième savoir, déclara Séas, en se rengorgeant.
Koubaye eut envie de l’écraser là, contre un rocher. Il savait qu’il ne le pouvait pas. Un hôte était sacré.
Il chercha une parole cinglante :
   - Tu rigoleras moins quand un bélier te chargera…
Séas se mit à rire.
   - Qu’est-ce que tu crois ? Nous aussi on avait des bêtes…
   - Oui, mais pas une race de montagne....
   - Et tu crois que tu vas me faire peur ? Y sont où tes monstres ? Par là ?
Séas désignait l’enclos de Burachka. Le troupeau était serré contre le rocher qui le protégeait du vent du nord. Il s’en approcha à grand pas, continuant à se moquer de Koubaye. Les moutons ne s’intéressèrent pas à lui avant qu’il ne touche à la fermeture de l’enclos. Comme dans toute la région, Burachka avait mis des branches couvertes de piquants pour éloigner les loups. Séas se piqua en voulant les enlever. Il jura et sa colère monta d’un cran en voyant le sourire de Koubaye. Faisant fi de la douleur, il lança les branchages à droite et à gauche pour se frayer un chemin. Des bêlements s’amplifièrent. Les moutons les plus près de la barrière s’agitèrent pour se diriger vers le reste du troupeau. Séas entra dans l’enclos faisant des grands moulinets de ses bras en hurlant :
   - Alors, vous m’attaquez ???
Les moutons bêlèrent plus fort encore en se serrant contre le rocher. Séas ne vit plus qu’une masse compacte de laine s’agitant pour s’éloigner de lui. Il se retourna avec un rictus de victoire :
   - C’est ça tes monstres ?
Koubaye était mortifié. Les moutons n’étaient que des moutons…
   - Tu n’es qu’au premier savoir et tu me dois obéissance !
La fille se redressa :
   - Séas, il est notre hôte !
Séas se tourna vers sa soeur :
   - Il n’est pas notre hôte… il n’est qu’un voisin.
Le ton de mépris révolta Koubaye. Il tapa du pied en hurlant :
   - Maintenant !
Séas le regarda sans comprendre, puis sentant la terre trembler, il se retourna. Un bélier, le plus gros des béliers qu’il n’ait jamais vu, le chargeait. Il essaya de l’esquiver mais il fut touché à la hanche et fit un vol plané. Il se releva en boitant, regardant Koubaye avec incrédulité. Il n’eut pas le temps de parler, le bélier revenait à la charge. Séas sauta de côté atterrissant dans les épineux. Ses cris attirèrent les adultes qui sortirent de la cabane.
Koubaye se mordit la lèvre. Il allait se faire punir. La fille, qui avait regardé ce qu’il s’était passé, s’avança à la rencontre de son père et du grand-père. En passant devant Koubaye, elle lui dit :
   - Ne dis rien, Sachant.
Koubaye ne comprit pas ce qu’elle voulait dire.
   - Que se passe-t-il, demanda le grand-père ?
Tchuba prit sa fille par le bras et lui dit avec colère :
   - Qu’avez-vous fait ?
   - Tu me serres trop, répondit la fille en se dégageant. Ton fils a voulu faire le malin. Comme toujours ! Et ça n’a pas plu au bélier.
Le grand-père regarda Koubaye dans les yeux et lui demanda :
   - Dit-elle vrai ?
Koubaye baissa les yeux.
   - Il ne voulait pas croire que nos bêtes sont plus fortes que celles de la plaine.
Le grand-père se redressa et regarda Séas qui se débattait encore dans les branches épineuses.
   - Allons le délivrer…
   - Tu es trop bon, dit Tchuba. Je laisserai bien cette tête brûlée se débrouiller tout seul !
Malgré ses dires, Tchuba suivit le grand-père. Quand ils se furent un peu éloignés, Koubaye se tourna vers la fille :
   - Que voulais-tu dire ?
   - C’est pourtant évident. Tu es un Sachant. Tu sais et tu fais. Ma grand-mère m’en a parlé. Rares sont les Sachants. Et quand apparaît un Sachant dans le monde cela veut dire que Rma va utiliser de nouveaux fils pour tisser le temps.
   - Mais toi qui es-tu ?
   - Je suis Riak, aux cheveux blancs.
Koubaye sursauta. Une cheveux blancs ! Ils accueillaient une sorcière dans leur vallon…

jeudi 13 avril 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 11

Alors qu’il aidait Résiskia à reconstruire en pierre la maison de Burachka, Koubaye repensa à ce jour de marché. Son grand-père ne lui avait fait aucun reproche. Le vieil homme avait eu une conversation avec Gabdam avant leur départ. Koubaye n’avait pas entendu ce qu’il se disait. Il avait juste vu son grand-père hocher de la tête plusieurs fois. Alors qu’ils peinaient sur le chemin du retour, son grand-père lui avait juste dit qu’il était préférable de ne pas dire ce qu’il voyait. Il avait ajouté :
   - Les devins n’ont pas toujours une position enviable...
   - Suis-je devin ?
   - C’est trop tôt pour le dire. Il faut attendre que tu atteignes le deuxième ou le troisième savoir.
Le silence était retombé entre eux le reste du voyage.
   - Ahors tu ‘ors ?
La voix de Résiskia le sortit de son rêve. Koubaye fit un signe de dénégation et se remit au travail. Il faisait froid mais assez sec. Ils étaient obligés d’empiler les pierres. Cela prenait du temps. Résiskia choisissait avec soin chaque pierre pour lui trouver le bon endroit dans le mur. Le rôle de Koubaye était de ramener des pierres. Il faisait des allers-retours jusqu’à un pierrier situé un plus haut dans la pente.
C'est en descendant qu'il vit le chariot. Il avançait lentement. C'était une petite charrette traditionnelle dont les roues ne tournaient pas tout à fait rond. Le boeuf qui la traînait était maigre. Il était manifestement mal nourri. Koubaye pensa que cela ne pouvait pas être un attelage des seigneurs. Il pensa qu’il avait le temps de charger sa hotte. L’attelage n’allait pas bien vite. Quand il revint près de Résiskia, il lui signala ce qu’il avait vu. Ce dernier lui dit d’aller prévenir Trumas et son grand-père. Koubaye se dirigea vers la maison de Trumas. Apprenant l’arrivée d’étrangers, sa femme prit le parti de s’enfuir. Il monta vers la ferme de son grand-père. Comme Trumas, ce dernier n’était pas là. Il était occupé à soigner les troupeaux cachés.
   - Tu l’as vu, demanda la grand-mère ?
   - Oui, répondit Koubaye, ça n’a pas l’air méchant. Je n’ai vu que deux silhouettes à côté du chariot. Je ne sais pas qui c’est mais ils sont fatigués. Leur démarche est lourde.
   - Braver l’hiver et venir dans notre vallée avec la neige… alors qu’elle est sans issue… Ou ils sont perdus ou ils viennent chez l’un de nous…
   - Ils ne viennent pas chez nous. Ils vont s’arrêter avant.
La grand-mère regarda Koubaye d’un air interrogatif.
   - Quand ya personne, je peux dire ce que je veux. C’est ce que m’a dit Grand-père.
   - Oui, Koubaye, tu as raison. Quand il n’y a personne… Que vois-tu d’autre ?
   - Je vois le rouge du chariot et le feu qui en sort…
   - Je ne comprends pas, que veux-tu dire ?
   - Ils ont un pot à feu qui brûle à l’arrière et j’ai vu du rouge sur le chariot. Il doit être peint comme ça.
   - Viens !
La grand-mère ferma la porte de la maison et se mit en marche vers la maison de Burachka. Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle se ravisait. Elle retourna à la maison, fouilla dans le placard à vaisselle et chargea Koubaye d’ustensiles divers.
   - Pourquoi prends-tu tout cela, demanda Koubaye?
   - Ils ne s’arrêteront pas chez Trumas. Il n’y a personne et sa couleur n’est pas le rouge. Ils vont aller chez Burachka. Elle aura besoin de cela. Allez, ne traînons pas !
Toujours aussi vive la grand-mère se remit en route. Koubaye la suivait en faisant attention où il mettait les pieds. Il ne voulait pas casser ce qu’il portait.
Résiskia les regarda passer sans interrompre son travail. Koubaye vit que le tas de pierres devenait insuffisant. Mais là, il avait d’autres choses à faire. On ne discutait pas avec la grand-mère. C’est toujours ce que lui disait son grand-père en maugréant quand il devait faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire.
La cabane où vivait Burachka avait été agrandie. De part et d’autre, Résisikia avait monté des abris de pierres sèches.  Montés à la va-vite, ils étaient pleins de trous et de courants d’air. Burachaka s’en contentait pour entreposer ce qui avait été récupéré dans les caches de la maison brûlée. Elle jeta un regard étonné à la grand-mère qui arrivait les bras chargés de vaisselle.
   - Des gens arrivent chez toi, Burachka.
Cette dernière ouvrit des yeux encore plus grands et interrogatifs en entendant cela.
  - Koubaye a vu un chariot qui monte. Il en a vu le rouge…
Burachka regarda Koubaye :
   - Il est rouge ??
   - Je le vois comme cela, répondit Koubaye.
   - Combien sont-ils ?
   - J’en ai vu deux marcher, mais…
Koubaye s’arrêta de parler et regarda sa grand-mère qui lui fit signe de continuer
   - … Je pense qu’il y en a d’autres.
   - Ils étaient loin ?
   - Ils devraient arriver ce soir ou dans la nuit, avant l’heure des bayagas
Burachka sembla réfléchir un moment.
   - On va faire un feu pour les guider. La nuit sera sans lune. On pourra se serrer dans la cabane mais ont-ils des bêtes ?
   - Je n’ai vu que le boeuf qui tire le chariot.
Avec un peu de bois et surtout des bouses séchées, ils préparèrent le feu. Quand la nuit tomba, ils l’allumèrent. C’était une nuit sans lune mais pas sans étoile. Le froid devint plus intense. Koubaye, tout en se réchauffant autour du feu, scruta le ciel, recherchant les compagnes de l’étoile de Lex. On appelait ainsi le groupe d’étoiles qui se levaient avant l’étoile de Lex. Elles commençaient à monter sur l’horizon quand on entendit le grincement d’une roue. Burachka écouta, regarda le ciel et dit :
   - Cela va être juste.
La grand-mère, qui avait préparé un grand pot pour faire chauffer de l’eau, fit de même :
   - L’étoile de Lex n’est pas loin. Nous allons rentrer.
Koubaye sentit la déception l’envahir. Il allait devoir attendre pour rencontrer les premiers étrangers qui venaient dans la vallée depuis sa naissance.  Il gardait de “son âge sans savoir” l’impatience de l’enfance. Il ne le montra pas. Quand on est comme lui, entré dans l’âge du premier savoir, on se doit de laisser l’enfance derrière et de se bien comporter. Sur le chemin du retour, il interrogea sa grand-mère :
   - Burachka sait qui c’est ?
   - Non, Koubaye. Elle a bien de la famille, mais personne n’est venu depuis avant ta naissance.
   - Pourquoi ?
   - Elle a désobéi à son clan. 
Koubaye regarda le ciel. L’étoile de Lex allait bientôt apparaître et avec elle, les bayagas.
  - Et s’ils n’arrivent pas avant le lever de l'Étoile, qu’est-ce qui va se passer ? Les bayagas vont les manger ?
   - Non, les bayagas ne mangent personne. Ce qu’ils font est pire ! C’est pour ça qu’il ne faut jamais oublier de faire les rites quand on voyage…
Le grand-père les attendait sur le pas de la porte. La grand-mère changea de sujet.

dimanche 2 avril 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 10


Koubaye se réveilla avant le jour. Il n’avait pas entendu son grand-père venir se coucher. Ils étaient dans une chambre étroite, derrière le mur de la cheminée. Il en avait apprécié la chaleur diffusant à travers le mur. Il avait faim. Cela faisait rire sa grand-mère. Il avait toujours faim. La veille au soir, il avait essayé de rester pour écouter les adultes. La conversation avait été ce qu’il pensait jusqu’à l’arrivée d’un voyageur qui avait annoncé un massacre près de Msevelg. Koubaye ne connaissait pas Msevelg. La ville était à dix jours de marche de chez eux. Le grand-père y allait une fois par an pour la grande foire en automne. On y vendait le bétail et le fromage et on y achetait ce dont on avait besoin. Il avait écouté le récit. Le voyageur n’était pas un témoin direct. Il habitait près de Msevelg et allait à la capitale. Il avait vu les patrouilles renforcées et subit les contrôles tatillons des seigneurs. C’est comme cela qu’il avait lui-même appris ce qu’il s’était passé. Un garde avait été retrouvé tué. C’était un seigneur, pas comme le maître du marché qui était un des leurs travaillant pour les seigneurs. Le seigneur Vrenne, comme toujours n’avait pas cherché qui avait fait cela. Il avait fait massacrer tous les gens du hameau le plus proche du lieu de l’assassinat.
Koubaye avait vu l’inquiétude de son grand-père. Il avait de la famille qui habitait non loin de Msevelg. Le voyageur ignorait le nom de la bourgade. Il ne connaissait que les faits. Après cela, tout le monde y avait été de son indignation et de sa colère. Koubaye n’avait senti que leur impuissance et la fatigue aidant, avait préféré partir.
Mais ce matin, il avait faim. Sans bruit, il se leva, enfila ses vêtements et, poussant le rideau qui fermait leur chambre, alla dans la salle. Il y avait déjà des hommes debout dont le voyageur. Il finissait un bol de soupe fumante tout en discutant avec Gabdam. Koubaye resta un moment debout, ne sachant ni que faire ni où aller. En le voyant ainsi debout, l’air perdu, une servante l’attrapa par le bras et le fit asseoir à une table :
   - Toi, tu as faim ! Les jeunes comme toi, ont toujours faim ! ajouta-t-elle en s’éloignant.
Il la vit revenir peu de temps après avec un plateau chargé d’un bol de soupe et de galettes qu’elle posa devant lui.
   - Allez, mange ! lui dit-elle en lui souriant.
Koubaye ne se le fit pas dire deux fois. Il commença par la soupe chaude et épaisse, tout en regardant tout autour de lui. Gabdam avait l’air de connaître le voyageur. Ils se tenaient proches l’un de l’autre et discutaient tout bas.
Koubaye en était à sa deuxième galette quand s’installa un groupe de marchands. Il les avaient vus hier. Ils parlaient assez bruyamment de leur retour, maintenant que la neige avait cessé de tomber. L’un parlait de ses bêtes qui manquaient de fourrage, l’autre d’un vêlage tardif lui donnant peu d’espoir de sauver le veau. Ils prirent place autour d’une grande table ronde. La servante entra avec des bols de soupe qu’elle déposa rapidement devant eux. Ils la saluèrent avec des remarques salaces auxquelles elle répondit avec un humour féroce qui les fit éclater de rire. Koubaye, tout en continuant à dévorer ses galettes sur lesquelles il répandait du miel, pensa qu’ils allaient réveiller son grand-père.
Une femme plus discrète tirait les rideaux pour que la première lumière du jour pénètre dans la salle. Koubaye découvrit une aube pâle et froide. Il songea au trajet du retour, espérant que le vent n’avait pas trop poussé l’eau sur le chemin de la cascade. La porte s’ouvrait maintenant régulièrement sur des habitants venant se réchauffer d’un verre d’eau de vie avant d’aller affronter le froid. Koubaye ouvrait des yeux étonnés sur tout ce qu’il voyait ainsi pour la première fois. Si certains prenaient un verre ou deux et partaient rapidement, d’autres semblaient s’installer gardant un flacon d’eau de vie près d’eux.
   - Ceux qui boivent trop ne dépassent jamais le premier savoir...
Koubaye tourna la tête brusquement pour découvrir son grand-père qui s’asseyait à côté de lui. Il avait l’air contrarié. Il jeta un coup d’oeil à Gabdam, discutant toujours avec le voyageur. Puis il fit un geste de la main pour attirer l’attention de la servante qui répondit d’un signe de tête.
   - J’espère que tu as bien dormi. La montée sera moins facile que la descente.
La servante posait le bol fumant devant le grand-père avec deux assiettes de galettes quand la porte s’ouvrit dans un grand bruit, laissant passer un homme à l’air affolé.
   - Il est mort… Il est mort...
Il alla au comptoir. Gabdam lui tendit un verre d’eau de vie :
   - Bois et raconte !
   - J’allais voir mes chevaux quand j’ai vu au bord du chemin un tas sanglant. 
L’homme essoufflé but une gorgée, reprit sa respiration et continua son récit.
   - J’étais sur la piste et en me protégeant d’une rafale je l’ai vu en contrebas du talus…
Buvant une nouvelle gorgée, il s’interrompit à nouveau :
   - Je ne sais pas ce qu’il faisait là… mais c’était affreux… mourir comme ça…
De nouveau, il s’arrêta de parler pour boire une nouvelle gorgée d’eau de vie. Les gens présents s’étaient rapprochés du comptoir.
   - Mais de qui parles-tu, demanda Gabdam?
   - Je parle du maître du marché.
Il y eut des cris dans l’assemblée. Le maître du marché mort ! Ce fut d’abord un sentiment de soulagement. Pour beaucoup, il n’était qu’un traître à son peuple.
   - Qu’as-tu vu, questionna le tavernier, l’air inquiet ?
   - Les loups l’ont attaqué et à moitié dévoré…
   - Qu’est-ce qu’il foutait dehors par ce temps, demanda quelqu’un ?
   - J’en sais rien, répondit l’homme qui l’avait découvert.
   - P’t-être qu’il allait rendre visite à quelqu’un… lança un autre.
   - En plein milieu d’une nuit de tempête!...
   - C’est ce que l’gamin avait dit, déclara un marchand, j’l’ai entendu hier !
Tous les regards se tournèrent vers Koubaye. Le grand-père le regarda un instant et dit :
   - Il a dit à ça comme ça…
   - P’t-être, mais c’est arrivé…
   - Tout doux, les gars. Koubaye a dit ça mais ça veut rien dire, se défendit le grand-père…
   - L’a raison, intervint Gabdam, c’est pas parce qu’un gamin sort une idiotie que c’est un devin… Il a tout juste l’âge du premier savoir. Si Virme l’apprend, ça peut faire du vilain
   - T’as raison, Gabdam, répondit un vieux marchand. On a assez d’ennuis comme ça, sans avoir besoin d’un gamin devin.
Tout le monde approuva d’un signe de tête.
   -  Il faut juste raconter que les loups l’ont attaqué alors qu’il sortait précipitamment d’une maison parce que le mari arrivait…
C’est vrai que le maître du marché avait une solide réputation de séducteur. Sa position lui assurait une quasi impunité.
   - Ya des traces d’autre chose que les loups ? demanda le voyageur
   - Non, répondit celui qui l’avait trouvé. Y’avait pas de trace de pas ni de trace de sabots, juste des empreintes de loup...
    - Alors ya rien à raconter, juste à dire que les loups l’ont attaqué, déclara Gabdam. Allez on va boire un coup pour se remettre, ajouta-t-il en faisant signe à la servante.

vendredi 24 mars 2017

Ainsi parla Rma, le fileur de temps... 9

Ils mirent des jours à déblayer la maison de Burachka. Avec le temps, Koubaye apprit à comprendre le parler particulier de Résiskia. L’homme à la langue coupée n’avait plus de maison depuis ce jour où les seigneurs, maudits soient-ils, s’en étaient pris à ses biens pour satisfaire la voracité de Virme. Depuis, il vivait en louant ses bras puissants contre le gîte et le couvert. La nouvelle du pillage de la maison de Burachka avait vite fait le tour de la communauté. Résiskia avait senti là une opportunité d’avoir un travail stable pour tout l’hiver. Il allait falloir reconstruire la bâtisse. Si le feu avait dévoré les poutres et effondré le toit, il n’avait pas touché aux réserves secrètes cachées par une solide dalle de pierre. Au cinquième jour, ils avaient pu dégager l’entrée de la cave. L’ordinaire de Burachka s’en était trouvé amélioré. Elle avait entreposé là des vivres mais aussi des vêtements et d’autres choses indispensables.
Koubaye venait tous les jours dès le matin. Ses grands-parents lui avaient donné l’ordre d’aller aider. Cela le gênait de les laisser faire tout le travail. Son grand-père lui expliqua que du temps de son père, c’est à eux que les seigneurs avaient rendu visite et que le grand-père de Burachka les avait bien aidés. La tradition voulait qu’on aide, alors il fallait aider. Trumas, l’autre voisin, venait aussi quand son travail et sa famille lui laissaient le temps. Ils ne furent pas trop de trois pour dégager les poutres fumantes. C’est ce qui causa le plus de souci. Le feu les consuma pendant des jours. Elles fournissaient de la chaleur, ce que Koubaye appréciait. Le froid et la neige avaient pris possession de la région. Heureusement, le vent restait faible. Trumas offrait régulièrement à Burachka de venir loger chez lui. Il supportait mal de la voir rester ainsi dans son petit appentis. Elle refusait toujours. Abandonner sa maison était pour elle donner raison aux seigneurs. Résiskia avait moins de scrupules et dormait dans l’étable de Trumas.
Ils mettaient le peu qui était récupérable dans l’appentis. Avec le reste, ils faisaient un tas. L'ordinaire de Burachka s’améliora quand ils atteignirent la porte de la cave. Ni Koubaye, ni Résiskia n’entrèrent dans la pièce cachée. Personne n’y serait rentré sans invitation. Burachka y avait retrouvé du linge et des provisions, ainsi que des outils et son argent. Elle ne mourrait pas de faim et pourrait même continuer à payer Résiskia pour son aide dans la reconstruction.
La maison était très ancienne. Nul ne se rappelait de qui l’avait faite. La taille des poutres avaient impressionné Résiskia. On ne pouvait les remplacer. La loi des seigneurs interdisait au peuple d’abattre les arbres. On se rabattait sur le bois tombé ou cassé. Le moindre arbre couché par une tempête était vendu très cher, beaucoup trop pour Burachka.
   - Pourquoi, on ne ferait pas le toit en pierre.., dit Koubaye?
Il avait dit cela sans trop réfléchir. Si la porte de la cave était en pierre pourquoi pas le toit ?
   - Ai ré ompli-é, répondit Résiskia
   - C’est trop lourd, déclara Trumas.
Koubaye pensa qu’il avait dit une bêtise et se tut. Ils continuèrent à déblayer en silence.
Burachka leur fit la surprise de venir les voir sans aide. Elle se déplaçait de plus en plus facilement. Elle ne boitait plus. La plaie de son épaule se refermait, mais elle ne pouvait pas encore utiliser son bras. Par contre, elle avait toujours la tête couverte. Elle avait échangé les linges du début pour un fichu moins impressionnant à regarder.
Plus tard, Koubaye avait interrogé sa grand-mère sur ce qui s’était passé. Elle lui avait expliqué que les seigneurs étaient venus prendre le bétail et les provisions. C’était le droit des plus forts. Burachka avait tenté de s’opposer à eux. Elle avait été blessée dans l’échauffourée qui s’en était suivie. Elle avait de la chance qu’ils l’aient crue mourante.
Koubaye travaillait encore avec Résiskia quand son grand-père passa le chercher. Il avait l’âne avec lui. Il l’avait chargé d’un sac de grains.
   - Bonjour Résiskia.
   - Onjouuur inomm, répondit l’interessé.
   - Je viens chercher Koubaye. Nous rentrerons après déjeuner.
   - Ré hien. Eu eu me rébouyer eul.
Koubaye qui comprenait maintenant ce que disait Résiskia, ne demanda pas d’explication et secouant la poussière qu’il avait sur les mains, il entreprit de rattraper son grand-père qui était déjà parti. Quand ils furent hors de portée de voix, il demanda :
   - Lui aussi, il a résisté aux seigneurs ?
   - En quelque sorte, Koubaye. Il disait haut et fort ce que les autres disaient tout bas. Virme lui a fait couper la langue pour ça.
Koubaye médita ce qu’il entendait. Ils descendaient par le chemin muletier la combe qui menait à la plaine. La neige n’était pas retombée en masse depuis la dernière tempête. L’air semblait humide.
   - Dis, grand-père, tu crois qu’on aura le temps de faire la maison de Burachka avant les grands froids?
   - Je ne crois pas… Il n’y a pas assez de bois pour la faire.
   - Mais elle doit être en pierre…, rétorqua Koubaye.
Son grand-père s’arrêta net, surprenant l’âne et son petit fils.
   - Comment cela en pierre ???
Koubaye se sentit pris en faute.
   - Mais, euh… c’est comme cela que je la vois…
   - Attends ! Attends ! C’est comme cela que tu l’imagines ou c’est comme cela que tu la vois pour de vrai ?
Koubaye qui s’était arrêté, releva la tête. Il regarda son grand-père. Comment pouvait-on poser une telle question ?
   - Tu crois que je mens ?
   - Non, pas du tout répliqua vivement le grand-père. Je n’avais pas deviné que tu pouvais la voir…
Le grand-père se remit en route :
   - Allons ne traînons pas, il faut qu’on arrive avant la fin du marché
Ils continuèrent leur descente. Le chemin était ancien et convenait parfaitement à l’âne. Bien que raide, la pente avait été taillée en longues marches faites pour les animaux. Koubaye était rarement descendu au village. Il aimait cette descente. On longeait la cascade et le mouvement de l’eau les accompagnait ainsi sur toute la hauteur. En ce début de saison froide, l’eau ne gelait pas encore. Elle jaillissait de la vallée et décrivait un arc de cercle avant de plonger pour aller s’écraser dans une vasque dans un bruit continu couvrant les conversations.
Après, le ruisseau filait vers la vallée bondissant de pierre en pierre, alors qu’ils marchaient sur un sentier à mi-pente qui rejoignait la route principale près du village.
Le soleil était déjà haut quand ils se présentèrent devant les portes de l’enceinte. Le grand-père eut un sourire. Le garde était le vieux Vard. Aussi aviné que son Seigneur, il se saoulait avec du mauvais vin et n’était plus guère attentif dès le milieu de journée. Le grand-père sortit une pièce pour payer l’octroi. Vard l’empocha sans même se lever et leur fit signe de passer. Koubaye remarqua le flacon renversé non loin du siège du garde. Il attendit d’avoir passé la porte pour s’adresser à son grand-père :
   - Il est pas dangereux… pourquoi est-il toujours vivant ?
Le grand-père soupira.
   - Les choses sont plus compliquées que cela, Koubaye. Ce n’est pas parce qu’on hait quelqu’un qu’on peut le tuer. Suppose que quelqu’un le fasse… Que fera Virme ?
Koubaye se mit à réfléchir.
   - Je suppose qu’il viendra avec ses soldats et qu’il y aura beaucoup de morts…
   - Tu supposes bien. Et personne ne veut finir comme Résiskia ou comme Gnirard…
Ils continuèrent en silence à aller vers la place. On entendait déjà le bourdonnement des voix sur le marché.
   - Ou alors…, reprit Koubaye, ou alors, il faut que ce soit comme quand on prépare le bois en forêt…
   - Que veux-tu dire?
   - Qu’on ne doit pas savoir qu’on l’a tué…
Le grand-père ne répondit rien. Ils venaient de déboucher sur la grand place du village. Ils découvrirent les étals à même le sol des marchands. Le grand-père soupira. On était loin des marchés de son enfance regorgeant de marchandises, aux effluves mouvantes et à l’affluence bon enfant. Partout il ne voyait que de pauvres couvertures recouvertes d’une ou deux marchandises et souvent les mêmes. Beaucoup de grains de plantes diverses et quelques fruits se partageaient l’offre. Le grand-père repéra un emplacement libre. Avant qu’il ne l’atteigne, il fut arrêté par le maître du marché.
   - Tu veux vendre quoi, vieil homme ?
Koubaye sentit son sang bouillir à nouveau. Le ton manquait de respect. Pourtant, cet homme était un des leurs. Il se retint de demander immédiatement à son grand-père, qui semblait trouver cela tout à fait normal.
   - J’ai un sac de grains. Juste un sac de grains !
   - Ça te coûtera quand même trois sols, éructa l’homme.
   - Tu feras moins le malin quand les loups te chasseront, hurla Koubaye.
L’homme leva son bâton pour le frapper. Il n’acheva pas son geste. Une main de fer venait de lui saisir le poignet.
   - Mon petit fils a le sang chaud mais il parle plus vite qu’il ne pense. Tiens! Accepte six sols pour la place.
L’homme regarda le grand-père. Il mettait toute sa force à essayer de lever le bras qu’il sentait s’abaisser sous la pression de ce vieil homme qui ne semblait même pas faire un effort. Il prit l’argent en maugréant qu’il passait pour cette fois mais qu’à la prochaine incartade…
Le maître du marché regarda autour de lui. Tous les regards qui s’étaient levés au son de la voix de Koubaye se tournèrent prestement vers le sol.
Quand il se fut éloigné, le grand-père déchargea l’âne, tout en parlant à Koubaye :
   - Tu sais, petit, chacune de nos actions… ou de nos paroles porte en elle ses conséquences…
   - Mais grand-père…
   - Les coups de bâton font mal et pas seulement à celui qui les reçoit.
Koubaye baissa la tête et prit la bride de l’âne pour l’emmener vers l’enclos. Intérieurement il bouillait. Il comprenait son grand-père mais ne pouvait accepter l’inacceptable. En même temps, il était fier de son grand-père qui avait ainsi tenu tête au maître du marché, un vendu aux ordres des seigneurs, tout en regrettant de lui avoir fait dépenser trois sols de plus. Quand il revint, il vit que déjà la moitié du sac avait été vendu ou échangé. Il y avait, emballées dans des tissus, les marchandises dont ils avaient besoin. Il s’assit à côté de son grand-père et fit comme lui. Il attendit que quelqu’un s’approche. Si au départ, il était excité à l’idée d’aller au marché, cette inaction forcée ne lui plut pas. Rapidement, il se lassa de regarder ceux qui passaient. Midi était passé quand quelqu’un s’arrêta. Il semblait connaître son grand-père. Il le salua avec respect et entama une discussion sur le temps, les récoltes et la météo. Koubaye remarqua que les nuages arrivaient rapidement maintenant rendant encore plus triste l’ambiance du marché.
   - … Alors c’est ton petit-fils !
   - Oui, c’est cela. C’est Koubaye.
   - Sa mère est bien chez la nièce du seigneur Vrenne.   
   - Tout à fait, il a maintenant l’âge du premier savoir…
   - Mais pas tout à fait la sagesse, coupa le visiteur.
Le grand-père eut un petit sourire contraint :
   - Non, pas tout à fait. Mais il va comprendre.
   - Je préférerais, déclara l’homme, il n’est jamais agréable de perdre de jeunes forces prometteuses.
Ton grain est toujours aussi beau. Je prends le demi-sac.
Ayant dit cela, le visiteur sortit de l’argent de sa poche et le donna au grand-père. Ce dernier eut l’air étonné. Il jeta un regard interrogateur vers l’acheteur.
   - La neige arrive, vous ne pourrez pas repartir ce soir, déclara l’homme en s’en allant.
Quand il se fut éloigné, Koubaye se rapprocha de son grand-père et lui demanda tout bas :
   - Il n’a pas pris son sac de grain.
   - Je lui porterai. C’est Gabdam, l’aubergiste chez qui nous allons passer la nuit. Il a raison. Ce ne serait pas raisonnable de vouloir rentrer ce soir.
   - Il avait l’air de bien nous connaître.
   - Gabdam connaît tout le monde et tout le monde le connaît et respecte ce qu’il dit. Son savoir est grand.
Koubaye comprit que Gabdam tenait le rôle de chef de village. Officiellement, le village était dirigé par un seigneur à la tête de la garnison. Officieusement, Gabdam était le véritable chef, celui que tous écoutaient et qui prenait les décisions.
La lumière baissa en ce début d’après-midi. Le grand-père regarda le ciel.
   - Va chercher l’âne, Koubaye. Nous allons aller nous mettre à l’abri.
Koubaye partit en courant. Les autres marchands faisaient de même, rangeant leurs affaires rapidement. Alors que la neige commençait à tomber, le marché se vida. Koubaye suivit son grand-père qui le guida vers l’auberge.
Ils y arrivèrent sous un vent glacial. Le grand-père fit le tour par la cour pour mettre l’âne à l’abri et le soulager de sa charge. La salle commune était bien occupée. D’autres marchands avaient, eux aussi, préférer ne pas tenter le voyage alors que la neige s’annonçait. Ils discutaient plus ou moins bruyamment. Le grand-père alla se mettre assez loin de la cheminée. Koubaye fut déçu. Il aurait préféré bénéficier de la chaleur du feu. Au lieu de cela, il se retrouva près d’une fenêtre dans un courant d’air froid. Gabdam officiait derrière son comptoir discutant avec les gens tout en donnant ses ordres. Une servante leur apporta deux écuelles fumantes. Cela réveilla la faim de Koubaye. Il mangea vite. Cela amusa son grand père qui lui donna quelques conseils pour éviter les brûlures. Il comprenait son petit-fils. Depuis le matin, ils n'avaient avalé que quelques gâteaux. C’était une soupe épaisse faite de viande et de pâtes. Elle chauffait le corps et remplissait l’estomac. Koubaye la termina bien avant son grand-père, malgré les brûlures. Il repoussa son assiette et regarda autour de lui. Non loin, il y avait quelques hommes discutant de chevaux et de courses autour d’un pichet d’alcool. Un peu plus loin, deux personnes mangeaient tout en parlant de la route à faire et des traces de loups qu’ils avaient vues. Près de l’autre fenêtre, il reconnut des marchands qu’il avait vus le matin. Il en vit d’autres encore plus près du feu ou du comptoir. De nouveau, il soupira regrettant le choix de son grand-père. La fenêtre fermait mal. Il l’examina pour voir comment se protéger du froid. Il remarqua la lourde tenture aux couleurs sombres et fanées. Koubaye se leva pour aller la tirer. Son grand-père le regarda faire sans s’interrompre. Une servante passa près de leur table alors que Koubaye revenait s'asseoir. Elle posa le pichet sur la table d’à côté, saluée par les cris de satisfaction. En revenant, elle ramassa l’assiette vide en demandant s’il en voulait une autre. Koubaye fit oui de la tête et son grand-père acquiesça.
   - Prends le temps de manger, Koubaye. Nous ne repartons que demain...
Koubaye se força à ralentir le rythme. La servante était revenue avec l’eau de vie. Elle posa une petite bouteille devant le grand-père avec un gobelet :
   - C’est le patron qui vous l’offre !
Le grand-père remplit son verre et le leva en faisant un signe de tête à Gabdam, qui lui fit un sourire en retour. Après l’avoir bu, il se pencha vers Koubaye :
   - Maintenant tu peux ou rester là, ou aller te coucher. J’ai vu quelques amis, je vais aller les saluer.
Koubaye fit oui de la tête et regarda partir son grand-père. Il savait ce que ça voulait dire. Les grandes personnes allaient discuter des heures sur les méfaits des seigneurs, les récoltes ou les troupeaux. Il préférait encore aller dormir.